Grammaire et orthographe

« Sans-abri : comment écrire le pluriel correctement ? »

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Marie TEXIER

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Le mot composé sans-abri pose souvent problème lorsqu’il s’agit de le mettre au pluriel. Faut-il écrire « sans-abri » ou « sans-abris » ? Les deux formes coexistent aujourd’hui, mais …

Le mot composé sans-abri pose souvent problème lorsqu’il s’agit de le mettre au pluriel. Faut-il écrire « sans-abri » ou « sans-abris » ? Les deux formes coexistent aujourd’hui, mais elles ne reposent pas sur la même logique. Comprendre ces nuances permet non seulement d’éviter les fautes, mais aussi de mieux saisir la manière dont la langue française évolue.

Sans-abri : singulier, pluriel et hésitations d’usage

En français contemporain, on rencontre deux formes pour le pluriel de sans-abri :

  • des sans-abri (forme invariable)
  • des sans-abris (forme variable)

Historiquement, la forme privilégiée était l’invariabilité : on écrivait donc aussi bien « un sans-abri » que « des sans-abri ». Cette pratique s’explique par l’idée que la préposition sans marque une absence ou une privation : on est « sans abri », c’est-à-dire privé d’un abri, et l’on considère qu’il s’agit d’un concept global.

Cependant, l’usage courant et les recommandations orthographiques plus récentes ont introduit et légitimé la forme plurielle sans-abris. Dans les textes d’aujourd’hui, on peut donc rencontrer :

  • « Les sans-abri sont nombreux dans ce quartier. »
  • « Les sans-abris sont de plus en plus pris en charge par des associations. »

Les deux phrases sont acceptables en français moderne, même si certains locuteurs ou rédacteurs conservent une préférence marquée pour la forme invariable.

Pourquoi « sans-abri » était-il invariable ?

Traditionnellement, les noms composés formés avec la préposition sans étaient considérés comme invariables. La logique était la suivante :

  • sans exprime l’absence : « sans abri », « sans travail », « sans logis », etc.
  • La privation porte sur une notion singulière : on manque d’un abri, d’un travail, d’un logis, peu importe le nombre de personnes concernées.
  • Le groupe formé (« sans-abri », « sans-logis »…) est perçu comme un bloc lexical, qu’on ne modifie pas au pluriel.

Ainsi, on écrivait :

  • « un sans-abri »
  • « plusieurs sans-abri »
  • « de nombreux sans-abri vivent dans cette zone industrielle. »

Cette invariabilité s’inscrivait dans une volonté de cohérence avec d’autres noms composés où la préposition introduit un état ou une caractéristique, sans que l’on fasse varier le second élément.

A voir aussi :  « Incluse » ou « inclue » : comment bien l’écrire ?

Les rectifications orthographiques de 1990 : une nouvelle logique

Les rectifications de l’orthographe publiées en 1990 ont proposé un changement de perspective. Pour simplifier la langue écrite, il a été recommandé que les noms composés d’une préposition et d’un nom suivent la même logique de pluriel que les mots simples.

Concrètement, cela signifie que :

  • La marque du pluriel est portée par le second élément (le nom).
  • Le groupe se comporte comme un nom ordinaire.

Dans cette optique, on obtient :

  • « un sans-abri »
  • « des sans-abris »

Cette règle ne concerne pas uniquement « sans-abri », mais s’applique à toute une famille de mots composés avec sans, par exemple :

  • sans-papiers (personnes dépourvues de titre de séjour)
  • sans-gênes (personnes peu scrupuleuses des convenances)
  • sans-cœurs (personnes cruelles ou indifférentes)
  • sans-travails (forme théorique, rarement employée, mais conforme à la logique proposée)
  • sans-grades (militaires de rang modeste, hommes de troupe)

Les dictionnaires contemporains enregistrent et acceptent cette forme variable, de sorte que sans-abri et sans-abris sont aujourd’hui tous deux considérés comme corrects au pluriel.

Deux logiques qui coexistent

La coexistence des deux formes reflète deux façons de concevoir le mot :

  • Logique traditionnelle : on insiste sur le caractère figé du groupe « sans-abri », qui fonctionne comme un nom invariable. On écrira alors :
    • « Les sans-abri sont pris en charge par les services sociaux. »
  • Logique moderne et naturelle : on traite « sans-abri » comme un nom composé ordinaire, en ajoutant un s au pluriel, ce qui correspond à l’intuition de nombreux locuteurs :
    • « Les sans-abris sont de plus en plus visibles dans les grandes métropoles. »

Dans la pratique, on constate que :

  • La forme sans-abri au pluriel est encore fréquente dans les textes administratifs ou officiels.
  • La forme sans-abris apparaît davantage dans la presse, dans les reportages ou dans la langue quotidienne.

On peut donc choisir l’une ou l’autre forme, en gardant à l’esprit que les deux sont admises. En revanche, il est recommandé de se montrer cohérent dans un même texte : éviter d’alterner « sans-abri » et « sans-abris » dans la même page.

A voir aussi :  « Écrit-on “les week-end” ou “les week-ends” ? La règle simple pour ne plus se tromper au pluriel »

Autres termes concurrents : sans-logis, SDF, clochard…

Le mot sans-abri n’est pas le seul à désigner les personnes ne disposant pas d’un logement stable. Dans l’usage, plusieurs termes coexistent :

  • sans-logis : proche de « sans-abri », mais parfois perçu comme un peu plus soutenu ; il insiste sur l’absence de logement plutôt que sur l’absence d’un simple abri.
  • SDF (sans domicile fixe) : sigle très courant dans les médias, les rapports officiels et le langage courant. On peut dire :
    • « un SDF », « des SDF » (le sigle est invariable dans la prononciation, et souvent dans l’écriture).
  • clochard : terme familier, souvent jugé péjoratif ou stigmatisant. Il renvoie à une représentation sociale particulière (marginalité, exclusion, parfois alcoolisme), et est de moins en moins utilisé dans les contextes institutionnels ou associatifs.

Dans les discours officiels, les enquêtes statistiques ou les communications institutionnelles, on privilégie de plus en plus des expressions plus neutres et respectueuses, comme :

  • personnes sans-abri
  • personnes en situation de grande précarité
  • personnes sans domicile ou sans domicile fixe

Ces formulations mettent l’accent sur la personne avant sa situation, ce qui répond à une préoccupation éthique et sociale.

Accord dans les groupes nominaux : « des personnes sans-abri »

Un point important : lorsque « sans-abri » est employé comme épithète après un nom, il reste généralement invariable. On écrira par exemple :

  • « des personnes sans-abri »
  • « des familles sans-abri »
  • « une femme sans-abri »

Dans ces cas, la marque du pluriel est portée par le nom principal (« personnes », « familles »), et non par « sans-abri », qui fonctionne un peu comme un complément figé apportant une précision de situation.

Ainsi, on n’écrit pas :

  • « des personnes sans-abris » (forme généralement évitée en français soigné).

Cette règle permet de distinguer :

  • Nom autonome :
    • « des sans-abri » ou « des sans-abris » (les deux formes sont admises).
  • Épithète après un nom :
    • « des personnes sans-abri » (invariable).
A voir aussi :  Dire « j’ai acquis » ou « j’ai acquise » ? L’erreur d’orthographe que tout le monde fait

Illustrations et exemples d’emploi

Voici quelques phrases illustrant les différentes formes possibles :

  • « Les sans-abris sont de moins en moins nombreux dans les rues de cette ville grâce aux dispositifs d’hébergement d’urgence. »
  • « Il y a plusieurs sans-abri qui vivent depuis quelques années dans cette forêt, à l’écart du centre-ville. »
  • « Cette association propose un service de bagagerie pour les sans-abri, afin qu’ils puissent conserver leurs affaires en sécurité. »
  • « Les places d’hébergement d’urgence pour les sans-abris sont de moins en moins nombreuses, ce qui complique la prise en charge en période hivernale. »
  • « Les personnes sans-abri souffrent aussi bien des froids de l’hiver que des fortes chaleurs de l’été. »

On peut imaginer d’autres contextes :

  • « La municipalité a recensé environ 300 sans-abri dans l’agglomération, dont une majorité d’hommes seuls. »
  • « Un dispositif spécial a été mis en place pour accueillir les sans-abris lors de l’épisode de grand froid. »
  • « Les bénévoles distribuent chaque soir des repas chauds aux sans-abri qui dorment sur les quais. »

En résumé : quelle forme choisir ?

Pour conclure, on peut retenir les repères suivants :

  • Les deux pluriels sont corrects :
    • « des sans-abri » (forme traditionnelle, invariable)
    • « des sans-abris » (forme modernisée, conforme aux rectifications de 1990)
  • Comme adjectif ou épithète, on privilégie l’invariabilité :
    • « des personnes sans-abri », « des familles sans-abri ».
  • Choisir un usage cohérent dans un même texte :
    • soit on reste fidèle à la forme « des sans-abri »,
    • soit on adopte « des sans-abris » et on s’y tient.

Ainsi, que l’on opte pour « des sans-abri » ou « des sans-abris », l’essentiel est de connaître les deux logiques qui s’affrontent, et de les utiliser de manière consciente, en fonction du registre de langue, du contexte et du public visé.

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