Grammaire et orthographe

« Tout entière » ou « toute entière » : la règle d’orthographe enfin expliquée

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Marie TEXIER

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Cette expression, que l’on rencontre souvent dans la langue écrite comme dans la langue parlée, prête régulièrement à confusion : faut-il écrire « tout entière » ou « toute entière …

Cette expression, que l’on rencontre souvent dans la langue écrite comme dans la langue parlée, prête régulièrement à confusion : faut-il écrire « tout entière » ou « toute entière » ? Les deux formes se prononcent exactement de la même façon, ce qui explique de nombreux doutes. Pourtant, une seule orthographe est considérée comme correcte dans la plupart des contextes actuels.

Faut-il écrire « tout entière » ou « toute entière » ?

On écrit : « tout entière ».

La graphie « toute entière » reste parfois rencontrée, notamment dans des textes anciens ou littéraires, mais elle est aujourd’hui considérée comme fautive dans l’usage standard, sauf cas très particuliers de style ou de citation.

L’homophonie complète entre les deux formes est trompeuse : à l’oral, on n’entend pas la différence, mais à l’écrit, seule « tout entière » est conforme à la règle grammaticale moderne.

Exemples d’emploi de « tout entière »

Dans la plupart des cas, « tout entière » signifie : « complètement », « dans sa totalité », « sans exception ». On peut l’appliquer à une personne, à un groupe, à une région, à un objet abstrait, etc.

Voici quelques exemples illustratifs :

  • Cette belle région était offerte tout entière à ma peinture, que je pouvais exercer librement.
    → La région, dans son ensemble, sans aucune partie exclue, se prêtait à l’art du narrateur.
  • L’âme est laissée tout entière à elle-même, et l’attention est ramenée forcément à cet ouvrage du peuple-roi qu’on a sous les yeux.
    → L’âme n’est soutenue par rien d’extérieur : elle est livrée à elle seule, complètement.
  • Pendant quelques minutes, elle resta là, éperdue, dans cette crise qui la tenait tout entière.
    → La crise occupe toute sa personne, son être entier, sans lui laisser de répit.
  • Les photographes de presse saisissent la scène au vol, à un moment où Angela Merkel a stupéfié l’Allemagne et l’Europe tout entière en ouvrant les frontières allemandes pour accueillir les réfugiés bloqués en Europe centrale.
    → L’émotion et la surprise ne concernent pas seulement quelques pays, mais l’Europe dans son ensemble.

On peut facilement créer d’autres phrases :

  • La salle tout entière se leva pour applaudir.
  • En apprenant la nouvelle, la famille tout entière fut bouleversée.
  • La ville tout entière s’illumina pour la fête nationale.
  • Cette affaire mobilise l’équipe tout entière depuis plusieurs semaines.
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Dans tous ces exemples, « tout entière » insiste sur la totalité : personne ou rien n’est exclu.

Un titre littéraire célèbre : « Tout entière »

L’expression « tout entière » ne se contente pas d’un usage courant : elle est également entrée dans le patrimoine littéraire. On la retrouve par exemple comme titre d’un poème dans un célèbre recueil du XIXᵉ siècle.

Ce titre suggère l’idée de don intégral, de présence complète, sans réserve. En poésie, cette locution permet de souligner l’intensité : un être, une émotion ou une expérience est vécu « tout entier », sans demi-mesure.

Cette valeur expressive explique en partie pourquoi l’expression a été si prisée par les écrivains, qui l’emploient pour évoquer :

  • un amour vécu tout entier, sans retenue ;
  • une souffrance qui occupe l’être tout entier ;
  • un paysage ou un monde offert tout entier au regard ou à la rêverie.

Pourquoi écrit-on « tout entière » ?

La clé réside dans la nature grammaticale de « tout » dans cette expression.

Ici, « tout » est employé comme adverbe et non comme adjectif. Il signifie alors : « complètement », « entièrement », « tout à fait ».

Or, en français, l’adverbe « tout » a un comportement particulier. En principe, un adverbe est invariable : il ne s’accorde ni en genre ni en nombre. Cependant, « tout » fait figure d’exception, car il varie dans un cas bien précis.

  • Lorsque « tout » est adverbe placé devant un adjectif féminin commençant par une consonne, il s’accorde en genre et devient « toute ».
    • Elle est toute bête.
    • Cette histoire est toute drôle.
    • La pièce est toute sombre.
  • Lorsque « tout » est adverbe placé devant un adjectif féminin commençant par un h aspiré, il s’accorde aussi en genre.
    • Elle est toute honteuse.
    • Elles sont toutes harassées.
  • En revanche, si l’adjectif féminin commence par une voyelle ou un h muet, l’adverbe reste invariable : on écrit donc « tout ».
    • Elle est tout étonnée.
    • Ils sont tout effrayés.
    • La classe est tout excitée.

Dans « tout entière » :

  • « entière » est un adjectif féminin singulier ;
  • il commence par une voyelle (« e ») ;
  • « tout » étant adverbe, il reste donc invariable : on écrit « tout entière ».
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On applique la même règle à de nombreuses expressions usuelles :

  • tout énervée (et non « toute énervée », au sens d’« entièrement énervée ») ;
  • tout essoufflée ;
  • tout occupée ;
  • tout étonnée ;
  • tout éblouie.

Pour se souvenir de cette règle, on peut résumer ainsi :

  • Adjectif féminin + consonne ou h aspiré → « toute » (toute petite, toute honteuse).
  • Adjectif féminin + voyelle ou h muet → « tout » (tout heureuse, tout étonnée, tout entière).

Une règle ancienne… souvent transgressée

Cette règle d’accord de « tout » adverbe s’est fixée progressivement. Elle a été clairement recommandée par l’usage savant et adoptée par les autorités linguistiques à partir du XIXᵉ siècle. Toutefois, même au XXᵉ siècle, de nombreux auteurs ou journalistes l’ont parfois ignorée ou traitée avec liberté.

On trouve ainsi dans la littérature des formes aujourd’hui considérées comme incorrectes dans la langue courante, par exemple :

  • « … cette souffrance-là veut être soufferte toute entière … »
    → L’auteur choisit « toute entière », probablement par effet de rythme ou par fidélité à une orthographe encore largement répandue à son époque.

Pendant longtemps, l’usage n’a pas été stable. Dans certains textes administratifs, scolaires ou journalistiques du début du XXᵉ siècle, on rencontre encore :

  • « une heure toute entière » ;
  • « une journée toute entière » ;
  • « une armée toute entière fut anéantie ».

Ce flottement illustre bien que la norme que l’on applique aujourd’hui s’est imposée progressivement et qu’elle a mis du temps à supplanter l’alternative « toute entière ».

Évolution dans les dictionnaires et l’usage

L’histoire des dictionnaires permet de suivre cette évolution. On y voit coexister puis disparaître des tours comme « une heure toute entière ».

Par exemple, dans les ouvrages lexicographiques successifs, on a pu lire :

  • La mention d’expressions telles que : « Attendre une heure toute entière », présentées comme acceptables à la fin du XVIIIᵉ siècle.
  • La disparition de ces exemples dans certaines éditions du XIXᵉ siècle, signe que l’on tend à normaliser la forme « tout entière ».
  • Le retour ponctuel d’exemples illustrant l’accord de « tout » en adverbe, mais en tant que cas particuliers ou exemples d’usage.
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De nos jours, les grammaires et les dictionnaires contemporains privilégient nettement la forme « tout entière » dans la langue écrite soignée.

Dans une perspective d’apprentissage ou d’examen (concours, tests de langue, dissertations), il est vivement recommandé de s’en tenir à la norme actuelle : « tout entière ».

Comment éviter la faute ? Astuces et reformulations

Pour ne plus se tromper, quelques réflexes simples peuvent être adoptés.

  • Remplacer « tout » par un autre adverbe
    Si vous pouvez substituer « complètement », « entièrement », « tout à fait » sans changer le sens, alors « tout » est adverbe et reste normalement invariable.

    • Elle est tout entière à sa tâche → Elle est complètement à sa tâche.
    • La ville tout entière est en fête → La ville est entièrement en fête.
  • Observer la lettre initiale de l’adjectif
    • Voyelle ou h muet → « tout » (tout entière, tout étonnée).
    • Consonne ou h aspiré → « toute » (toute petite, toute honteuse).
  • Différencier adverbe et adjectif
    Quand « tout » qualifie un substantif et s’accorde en genre et en nombre, c’est un adjectif :

    • toute la maison (adjectif, féminin singulier) ;
    • toutes les maisons (adjectif, féminin pluriel) ;
    • tous les quartiers (adjectif, masculin pluriel).

    Mais devant un adjectif comme « entière », il est le plus souvent adverbe et, donc, invariable sauf dans les cas déjà précisés.

Résumé à retenir

  • On écrit « tout entière » dans la langue actuelle standard.
  • « tout » est ici un adverbe au sens de « complètement, entièrement ».
  • Comme l’adjectif « entière » commence par une voyelle, l’adverbe reste invariable : « tout entière ».
  • La forme « toute entière » se rencontre dans des textes anciens ou littéraires, mais elle n’est pas recommandée aujourd’hui dans l’usage soigné.

En pratique, pour parler d’une ville, d’un pays, d’une salle, d’une personne ou d’un concept « dans son intégralité », vous pouvez écrire sans hésiter : « la ville tout entière », « l’Europe tout entière », « la classe tout entière », « elle était tout entière à son travail ».

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